Menace #1 : la crise de l’eau à Doñana

Un très fort déficit hydrique se fait sentir à Doñana, la plus prestigieuse zone humide d’Espagne, un processus malheureusement en cours depuis au moins cinquante ans et très fortement aggravé lors des deux dernières décennies. L’augmentation de la pression exercée par l’agro-industrie et le tourisme de masse (deux secteurs économiques excessivement puissants) n’a jamais diminué pendant toute cette période, bien au contraire. Parallèlement, les conditions climatiques se sont aggravées avec des baisses sévères de précipitations, en partie imputables au changement climatique. D’un côté, toujours plus de ressources sont pompées dans les nappes phréatiques ; de l’autre, moins d’eau pluviale inonde la zone humide et recharge son aquifère. Le résultat est une répétition d’années ‘mauvaises’ à Doñana, c’est-à-dire des années sèches voir franchement arides.

Crise de l'eau à Doñana: les causes de sécheresse de la zone humide

Sur-exploitation des ressourves hydriques à Doñana: le point de non retour? Infographie: G3-guides / CC-BY.

Les décisions politiques controversées et la sécheresse de l’hiver 2021/22 marquent probablement un point d’inflexion au point de se demander si l’on n’a pas franchi un point de non-retour en ce qui concerne la gestion des ressources hydriques… Les zones humides sont à la fois fragiles (refuge d’espèces aquatiques, souvent rares et vulnérables) et résilientes (le grand pouvoir de l’eau, même après plusieurs années de sécheresse)… Doñana restera Doñana, transformée, amputée et diminuée… Par contre, les habitants et les cultures agricoles ne peuvent pas survivre sans eau. La situation de stress hydrique est à tel point élevée qu’elle a généré un important conflit de l’eau.

Chevaux féraux 'Retuerta' des marais de Doñana

Notions d’hydrologie à Doñana

Rappelons quelques notions de bases.

Plus qu’une zone humide immense, Doñana est une véritable collection d’écosystèmes aquatiques aux conditions hydrologiques excessivement variables en fonction du temps d’inondation et de la salinité : on y trouve des mares, lagunes, zones d’estuaires, marais et canaux, et même de ruisseaux méditerranéens.

Jusqu’à la première moitié du XXème siècle, les marais étaient principalement alimentés par le Guadalquivir, mais également par l’apport des mar´ees et des précipitations locales. Depuis la transformation et poldérisation des années 60, la contribution des eaux fluviales et maréales a drastiquement diminué, les marais devenant principalement tributaires des eaux pluviales. Ce changement explique une grande aridification des conditions du milieu.

La géologie est excessivement importante à Doñana : tout le secteur est principalement sablonneux et filtre les eaux de pluie très rapidement, rechargeant des nappes superficielles qui versent dans des petites rivières méditerranéennes (Rocina, Partido), qui à leur tour dirigent l’eau vers la zone argileuse (imperméable) et marécageuse de faible profondeur.

Toutes ces considérations montrent 1) l’importance de l’état de conservation de l’aquifère qui contribue énormément à la mise en eau des fameuses « Marismas del Bajo Guadalquivir » et de toutes les lagunes dunaires ; et 2) l’importance, surtout en été, des zones transformées périphériques (rizières, piscicultures) qui conservent de l’eau une plus grande partie de l’année que les marais eux-mêmes.

La dégradation des écosystèmes aquatiques est à l’origine même du parc national. Elle a été largement étudiée par les scientifiques de la Station Biologique de Doñana et de l’Université de Séville, et dénoncée par les ONGs conservationistes, principalement le WWF et Ecologistas en Acción. Notons que les partis politiques au pouvoir dans la région sont les grands responsables d’une situation de plus en plus intenable, car ils ont toujours éviter la régulation efficace des ressources hydriques, afin d’une part, de ne pas enrayer un moteur économique multi-millionaire et, d’autre part, d’assurer leur base électorale.

« Fruits rouges »: fraises espagnoles et petis fruits

Une mer de serres en plastique dédiées à la culture de la fraise et des petits fruits s’étend dans la périphérie des zones protégées, à l’ouest de El Rocío, et consomment plus de 90 hm3 annuels. Cette puissante agro-industrie a créé des problèmes environnementaux (prédation des ressources hydriques) et sociaux (main d’œuvre immigrée très souvent exploitée ; implantation de partis politiques xénophobes) considérables qui ternissent la réputation du secteur et dégradent l’intérêt de sa production pour des consommateurs de plus en plus soucieux de l’environnement.

serres plastiques Huelva

Évolution des cultures irriguées sous serres plastique dans la province de Huelva

Les nappes phréatiques superficielles du manteau sablonneux de Doñana sont particulièrement sensibles aux extractions agricoles. En conséquence, tout le bassin-versant de La Rocina se retrouve asséché alors qu’il constitue le principal affluent des marais de La Madre visibles à El Rocío… Les mares del Abalario, les lagunes del Acebuche et le coeur du Parc National sont durement impactés.

En 2014, un Plan d’agencement de la couronne forestière de Doñana fut approuvé, malgré les pressions écologistes, légalisant toutes les parcelles transformées légalement ou illicitiment jusqu’à l’année 2004 (agriculteurs « légaux »), et contemplant l’élimination des cultures transformées postérieurement à cette date (agriculteurs « pirates »). La seconde partie du plan ne fut jamais mise en oeuvre.

Le WWF estime à environ 1 000 le nombre de puits art´ésiens illégaux utiliser pour irriguer ces cultures, un agriculteur ayant même récemment bâché une section d’un ruisseau afin d’y stocker l’eau.

En 2021, la Confédération Hydrographique du Guadalquivir (administration nationale) n’a pas eu d’autre choix que de déclarer l’aquifère de Doñana en état de sur-exploitation (voir état de l’aquifère de Doñana). Les ressources hydriques diminuent drastiquement ce qui promet de mettre en péril le secteur… dont la principale revendication est de capter l’eau du bassin-versant voisin Tinto-Odiel-Piedras pour continuer son activité.

Courant 2021, la Comission Européene envoie une carte très dure à l’Espagne pour l’enjoindre à respecter les normes environnementales et assurer la conservation de Doñana. Néanmoins, début 2022, le Parlement andalou vote, en pleine situation de sécheresse, l’amnistie des 1 600 ha illégaux, qui représentent environ 10% du secteur des fruits rouges, ouvrant ainsi une grave crise institutionnelle.

Matalascañas: une pompe au coeur de Doñana / de l’été

La station balnéaire de Matalascañas, développée dans les années 70 aux abords même du Parc National, accueille 150 000 vacanciers en été (jusqu’à 300 000 personnes certains weekends) ainsi qu’un important golf honteusement auto-proclamé d’écologique. Trois hectomètres cube (hm3) d’eau douce sont pompés dans la nappe phréatique impactant directement les grandes lagunes dunaires proches, dont certaines sont aujourd’hui asséchées en permanence.

Pour combler le tout, la station d’épuration est insuffisante et des fuites d’eau grises ont lieu de forme régulière.

tourisme de masse Huelva

Évolution du tourisme dans la province de Huelva

PLUS D’INFOS: Díaz-Paniagua & Aragonés (2015). Permanent and temporary ponds in Doñana National Park (SW Spain) are threatened by desiccation. Limnetica, 34(2):407-424.

Rizières et polders: des cultures irriguées en pleine mutation

A l’est, dans la province de Séville. Les cultures des rizières et des polders consomment jusqu’à 200 hm3. Cette eau est principalement acheminée par divers canaux qui drainent tout le bassin-versant du Guadalquivir. Curieusement, le fleuve transporte souvent plus d’eau pendant la période estivale pour les besoins des rizières que pendant la saison des pluies. Seuls de rares phénomènes de crues rétablissent l’ordre naturel.

Probl`mes du secteur: forte consommation d’eau pour lutter contre la salinité. forte augmentation de la turbidité depuis plusieurs années et problèmes de colmatation.

Dans un contexte de pénurie généralisée de ressources hydriques et d’augmentation exponentielle des cultures irriguées (oliveraies ‘modernisées’), la question du partage de l’eau entre communauté d’agriculteurs.

La situation est telle que récemment des grands propriétaires souhaitent transformer une partie des rizières en oliveraies.

Menace #2 : les incendies forestiers

Doñana feux de forêt et incendie de Moguer 2017

Incendie 2017 de Doñana: 8.486 ha de pinèdes et matorrals partis en fumée. Infographie: G3-guides / CC-BY.

Menace # 3 : Désastre minier d’Aznalcazar de 1998

Doñana Désastre d’Aznalcazar 25 avril 1998

Désastre d’Aznalcazar 25 avril 1998 : 4 hm3 de boues toxiques. Infographie: G3-guides / CC-BY.